Jean Ferré 1929-2006 Comment fut fondée Radio Courtoisie En 1984, la Liste Front d'Opposition Nationale pour l'Europe des patries obtint 10,9 % des suffrages et dix élus à l'élection européenne. La liste de Simone Veil obtint, elle, quarante élus dont le huitième s'appelait Philippe Malaud, président du CNI et ancien ministre de De Gaulle et Pompidou. Le score de la liste Le Pen provoqua une de ces fameuses colères glacées dont Simone Veil était coutumière. N'avait-elle pas imprudemment lancé au président du Front National : "vous n'existez pas !" La cible de cette explosion fut Malaud à qui l'amère Veil reprocha d'avoir ouvert à Le Pen un accès aux médias que jusqu'ici, on lui avait rigoureusement interdit. Le malheureux était pourtant totalement étranger à un processus qui n'avait obéi qu'à une série de hasards. Voici comment. Malaud, avait fondé une radio libre, Radio Solidarité pour faire plaisir à une amie, Bernadette Bemer militante RPR, fille d'un artisan plombier de la rue de la Lune. Cette personne entreprenante et déterminée qui, dans les milieux du spectacle itinérant où elle déployait jusque-là ses talents, se donnait pour Bernadette d'Angevilliers, mannequin-vedette, championne de rallye, née du général Comte d'Angevilliers, compagnon de la Libération (dont la chancellerie n'a pas gardé trace) et d'une princesse berbère. Incapable de remplir seule le rôle qui lui avait échu, elle fit appel à un conseiller. Passionné de radio depuis son enfance, ce quinquagénaire avait déjà derrière lui une carrière agitée et brillante de journaliste, de directeur de presse, de polémiste, de critique d'art, de résistant anti-communiste, de détenu de l'Algérie française et d'exilé politique. Il s'appelait Jean Ferré et tenait, dans les pages du Figaro Magazine de son ami Louis Pauwels une critique télé redoutée. C'est Jean Ferré qui imagina pour le programme de Radio Solidarité de confier chaque soir un "Journal attendu" à un titre de la presse d'opposition au pouvoir socialo-communiste. C'est ainsi que l'équipe de Minute dont j'étais alors le rédacteur en chef se vit confier un micro le vendredi soir. La première émission fut, bien entendu, une catastrophe. Béotiens, craignant de manquer de matière, nous déboulâmes à dix dans le studio qu'une vitre séparait de la cabine technique ou opérait un jeune technicien fou de rock & roll : Yannick Urrien. Pendant quatre-vingt-dix minutes, nous parlâmes tous ensemble, balbutiant, bégayant, hésitant sur les mots, nous coupant, nous interrompant, multipliant les tunnels et les blancs que Yannick tentait de boucher en passant de la musique (la fameuse "Zizique à Yannick"). A la fin les collaborateurs de Minute jurèrent qu'ils ne mettraient plus jamais les pieds dans un studio et, pour l'émission suivante (que seule la détermination de Jean Ferré imposa à Bernadette), nous n'étions plus que deux obstinés : Marc Heimer, grand reporter voyageur et spécialiste boursier à Minute et moi-même. Le métier venant avec l'expérience, l'émission finit par prendre un ton supportable et nous ouvrîmes nos studios à Jean-Marie Le Pen qui souleva l'enthousiasme des auditeurs. On connaît la suite... Près de 11 % des voix et dix élus au Parlement européen dont les chiraquiens tinrent Radio Solidarité pour coupable Tancé par Veil, Malaud engueula Bemer qui me vira aussi sec sous le prétexte stupide mais commode du "racisme" (j'avais commenté des émeutes d'écolos allemands contre la centrale nucléaire de Fessenheim en disant qu'en 1984 comme en 1940 et en 1914, les Allemands n'en finiraient jamais de nous emmerder qu'ils soient verts de gris ou verts tout court). Pour faire bonne mesure, Bernadette reprocha, tout d'un coup à Minute d'avoir, quatorze ans plus tôt, annoncé la mort de De Gaulle par ce simple mot "Enfin !" (confusion regrettable : c'est la mort du gangster Mesrine qui nous avait inspiré ce commentaire lapidaire en novembre 1979...) Jean Ferré ayant pris notre parti au nom de la liberté fut exclu à son tour sans préavis. Arrivant au studio en compagnie de son invité, l'historien Pierre Chaunu, il en fut chassé sans ménagement par une équipe du Service d'ordre RPR. Le lendemain, il me proposait de créer avec lui une nouvelle radio-libre. Son idée de génie fut de faire annoncer par les journaux amis (Minute, Présent. Rivarol etc.) la création d'un Comité de Défense des Auditeurs de Radio Solidarité, le CDARS dont les adhérents enverraient des pétitions à la haute Autorité de l'audiovisuel pour demander l'attribution d'une fréquence. Ce fut un triomphe : les réponses arrivaient par milliers. Pendant ce temps, les adhésions à Radio Solidarité s'étaient effondrées et Bernadette après avoir essuyé un échec cuisant en tentant de vendre des espaces publicitaires déposa le bilan. La fréquence fut supprimée. Radio Courtoisie obtint une autorisation d'émettre en dépit d'une coalition hystérique de menteurs, de diffamateurs, de voyous de plume et de micro qui nous couvrirent d'injures et de calomnies. Ferré, impavide, fit face, calme et droit. Finalement, grâce à son intelligence, à sa perspicacité, à sa liberté d'esprit, à son incroyable détermination et à son esprit de résistance nous pûmes, avec l'aide désintéressée d'une poignée de pionniers, diffuser la première émission officielle de Radio Courtoisie. C'était le 7 novembre 1987. Un jour, je raconterai pius en détail les péripéties de cette aventure étonnante. Mais au moment où Jean Ferré nous quitte je ne puis évoquer que ces moments d'amitié partagée où nous avons mené le bon combat. Au cours de ces deux décennies, nous avons connu des tempêtes. Notre amitié a frisé parfois l'abordage et le naufrage comme il arrive aux navires qui, voguant de conserve, rencontrent des vents et des courants violents, mais, toujours, j'ai gardé pour Jean un immense respect et une profonde affection. Je n'oublie pas que je lui dois quelques-uns des moments les plus heureux de ma vie professionnelle. Serge de Beketch